2/ La situation de classe des enseignants (vrai 7 bits)

J.Y. Bourdin jybourdi at pratique.fr
Sat Dec 30 06:49:12 MST 1995


I repost this message, a real 7 bits version. Sorry

Toujours pour (ne pas) obir  Chris, deuxime partie de mon message, sur
la situation de classe des enseignants franais. N'tant pas sociologue, je
ne suis pas capable d'avoir une thorie globale des classes sociales en
France. Mais je sais certaines choses,  propos des enseignants, des choses
qu'aucune des statistiques truques de l'Etat ne peut dire, parce que
j'AGIS dans ce milieu.

1/ En quoi les enseignants sont des proltaires.

- les enseignants n'ont pas de capital : ils ne sont pas des bourgeois, ni
petits, ni grands. Comme les autres proltaires.

- les enseignants sont des salaris : ils vendent leur force de travail 
leur patron. La valeur de cette force de travail dpend du temps de travail
moyen ncessaire pour la produire (tudes) et pour la reproduire
(consommation, y compris l'essentiel des loisirs, quand ce sont des loisirs
culturels). Le prix de cette force de travail (les salaires) est dtermin
par la lutte des classes. Seule une petite minorit des enseignants
rinvestit en capital une partie de son salaire (voir ci-dessous), la
grande masse des enseignants est compose de salaris purs. Comme les
autres proltaires.

L'employeur de ces salaris se comporte comme n'importe quel employeur
capitaliste (chmage, prcarit, mise en concurrence des salaris,
prfrence nationale, etc). Comme pour les autres proltaires.

- les enseignants sont des producteurs de richesses,  comme les autres
proltaires. Ils produisent la principale richesse de toute socit : la
force de travail, les hommes. Cette richesse prend la forme d'une
marchandise, comme pour les proltaires. Avec une nuance : les enseignants
ne produisent pas seuls cette richesse, ils la co-produisent avec la
collaboration des lves eux-mmes. La valeur de la force de travail des
enseignants (leur qualification) se transmet dans la valeur de leur
produit, la force de travail des lves.

- les enseignants produisent mme par leur travail, comme les proltaires,
un surcroit de valeur (je ne parle pas de plus-value, voir pourquoi
ci-dessous), mesurable et mesur par les diplmes de leurs lves, leur
valeur sur le march du travail. Ce surcroit de valeur n'est pas la
proprit des enseignants, comme pour les proltaires.

2/ En quoi les enseignants ne sont pas des proltaires.

Toute la diffrence avec les proltaires consiste en un seul point : si la
richesse (co)produite par le travail des enseignants n'est pas leur
proprit, elle n'est pas non plus la proprit des capitalistes,  la
diffrence de la richesse produite par les proltaires. Cette richesse est
la proprit des travailleurs qu'ils ont forms, puisque c'est leur force
de travail. Le surcroit de valeur procur par le travail des enseignants 
la force de travail reste la proprit du futur travailleur, une richesse
qui fait partie de lui, de ce qu'il est, et qu'il ira vendre ensuite sur le
march du travail.

On ne peut donc pas parler de "plus-value" pour le surcroit de valeur amen
par le travail des enseignants. C'est indirectement que les enseignants
participent  la production de plus-value, en participant  produire la
marchandise dont la valeur d'usage est de produire de la plus-value, la
force de travail. C'est pourquoi l'analyse marxiste de l'exploitation ne
peut,  mon avis, tre applique directement aux enseignants. A l'cole,
les seuls qui s'enrichissent, ce sont les lves.

C'est bien pourquoi, dans la plupart des cas, les capitalistes
n'investissent pas dans l'cole (et quand ils le font, dans l'apprentissage
par exemple, ils exploitent plutt qu'ils n'enseignent). C'est bien
pourquoi seul l'Etat et ses services publics peut investir dans ces
entreprises de production de la force de travail que sont les coles.

Ma conclusion pour le moment : les enseignants franais, mme les plus
pauvres, ne sont pas des proltaires. Mais ce sont des salaris, vivant de
la vente de leur force de travail, et des co-producteurs de richesse, de la
principale richesse de toute socit : les hommes. Ce ne sont donc en aucun
cas des bourgeois, petits ou grands.

Les appellations qu'ils se sont donnes eux-mmes dans leurs luttes, et
qu'ils ont imposes mme aux mdias de la bourgeoisie, mme  Jupp, sont
les meilleures appellations d'un point de vue marxiste, scientifique : les
enseignants sont des travailleurs, des TRAVAILLEURS DES SERVICES PUBLICS,
exactement (pour souligner la diffrence avec les autres travailleurs que
sont les proltaires producteurs de plus-value). Leurs intrts de classe
les rapprochent fondamentalement des autres travailleurs, puisque le prix
de leur force de travail est fidlement index sur le prix de la
marchandise qu'ils co-produisent, la force de travail du proltariat. Mme
les ex-maostes, dans la partie qui tait honnte (Baudelot, Linhart, etc)
leur donne maintenant ce nom-l, qui est  la fois le nom scientifique et
le nom impos par les luttes.

Il n'y a plus gure que la fraction la plus attarde, la plus ouvririste,
du PCF pour les appeler des "petits-bourgeois" : mais dj, dans les
luttes, les ouvriristes s'autocensurent, cette fraction est battue mme
dans l'Humanit, le quotidien du PCF. Les travailleurs des services publics
sont les plus forts, ils ont dj russi, pour l'essentiel,  imposer la
conception scientifique, marxiste, de leur position de classe, et le PCF
suit. Un dernier coup de balai, et c'est rgl.

Les travailleurs des services publics en lutte ont raison, politiquement et
scientifiquement, et Alain Lger a tort, politiquement et scientifiquement.

Sauf sur un point.

3/ Les chiens de garde.

Il y a bien une ligne de partage de classe qui passe entre les
intellectuels, et entre la masse des enseignants d'un ct, et une petite
minorit d'entre eux de l'autre. Dans les luttes, des intellectuels ont
pris une position de gauche, de soutien aux luttes des travailleurs (appel
de Bourdieu). D'autres ont pris une position de droite, d'opposition aux
luttes, et il y avait parmi eux des enseignants (appel d'Esprit). Je
reconnais bien volontiers que parler des chiens de garde, comme je le fais
aprs Nizan, pour dsigner BHL, Touraine and Co, n'est pas une analyse de
classe suffisante.

C'est ici qu'il faut voquer le rle de l'cole en France dans la
reproduction des classes sociales. Dans la France d'aujourd'hui, il n'y
plus qu'une seule classe sociale qui n'ait pas fondamentalement besoin de
l'cole pour se reproduire, c'est la grande bourgeoisie, qui transmet son
capital indpendamment de l'cole. Toutes les autres classes sociales, y
compris la petite bourgeoisie, ont besoin de l'cole pour cela (voir par
exemple l'enseignement agricole public en France). L'cole publique ne
forme pas seulement la force de travail du proltariat et de l'ensemble des
travailleurs (mme si c'est sa t	che trs majoritaire), elle a aussi pour
t	che de former et de slectionner au moins une autre couche sociale.

C'est ici qu'il faut largir le champ. Ces cadres que Marx a vus, qui
taient  l'entreprise les commis du capitaliste, et faisaient son travail
en son nom, ne se limitent plus aujourdhui au champ des entreprises. La
bourgeoisie franaise dlgue aujourd'hui non seulement l'exercice de son
pouvoir conomique  une couche de commis, mais aussi l'exercice concret de
ses deux autres pouvoirs : le pouvoir mdiatique, idologique, et le
pouvoir politique. La bourgeoisie franaise, c'est une spcificit, est une
bourgeoisie qui dlgue l'exercice concret de ses trois pouvoirs  une
bureaucratie ( la diffrence de l'Italie de Berlusconi, par exemple).
La formation (production) et la slection (reproduction) de cette
bureaucratie conomique, mdiatique et politique est surveille de trs
prs par la grande bourgeoisie, et elle a bien lieu dans et par l'cole
publique franaise, la bureaucratie ne disposant pas de suffisamment de
capital pour se reproduire elle-mme indpendamment de l'cole.
[ Une parenthse : la chose qui serait la plus intressante pour voir
comment la grande bourgeoisie rtrocde de la plus-value  la breaucratie
conomique, mdiatique et politique, n'est prcisment jamais,  ma
connaissance, tudie par les sociologues, alors que pourtant cela clate
de partout en France. La rtrocession de plus-value prend certes la forme
des hauts salaires, mais elle prend surtout la forme de LA CORRUPTION
DIRECTE, MASSIVE. Cela s'est vu en France, aussi bien pour la bureaucratie
mdiatique (PPDA) que pour la bureaucratie politique (lus de droite et du
PS, mais aussi quelques lus du PCF qui en ont t dtachs par la
corruption, comme le maire du Mans). A quand une tude sociologique
srieuse sur la forme principale de rtrocession de la plus-value  la
bureaucratie, la corruption ? ]

Aucun enseignant ne fait partie, en tant qu'enseignant, de cette
bureaucratie. Mais la bourgeoisie, qui confie  des enseignants la
formation et la slection de sa bureaucratie, exerce videmment son travail
de corruption, en fournissant  certains enseignants du pouvoir politique,
idologique et mdiatique (BHL et autres bateleurs mdiatiques), des postes
juteux dans les diffrents comits conomiques et politiques, et mme des
revenus conomiques clandestins proches de la corruption (travail au noir,
petits cours par exemple). Tous ces chiens de garde corrompus ont bien eu
raison de ne pas faire grve et de dfendre leurs intrts de classe en
s'opposant aux luttes des travailleurs des services publics.

Il n'y a videmment aucun danger que la masse des enseignants soit jamais
gagne par cette corruption (la grande bourgeoisie n'en a pas les moyens ni
la volont). Mais, si les enseignants participent, au sein d'une mme cole
de la Rpublique,  la reproduction de toutes les classes de la socit
franaise sauf une, en particulier de la bureaucratie conomique,
mdiatique et politique, il y a bien un danger pour les enseignants de
rater leur alliance avec le proltariat et l'ensemble des travailleurs,
dont ils co-produisent la force de travail. Il y a bien un danger qu'ils
proposent cette bureaucratie comme modle de russite sociale  l'ensemble
des travailleurs, et diffusent auprs de l'ensemble des travailleurs la
pense unique/idologie dominante qui forme l'idologie obligatoire de
cette bureaucratie. Il y a effectivement une pression trs forte exerce
par l'Etat sur l'cole, pour en faire le simple relais des mensonges
mdiatiques.

L'alliance de classe des enseignants avec le proltariat et l'ensemble des
travailleurs est bien ncessite par leur position de co-producteurs de la
force de travail de l'ensemble des travailleurs. Mais cela ne se fera pas
tout seul, ce sera bien le rsultat d'une lutte, lutte qui inclut la
recherche d'un contenu scientifique lev, d'une vraie culture critique, 
enseigner aux futurs travailleurs, mais  enseigner aussi  la future
bureaucratie.

Car quitte  ce qu'il y ait une bureaucratie, il serait bon que ces commis,
fort limits dans leur culture et dans leur pense, passs au moule,
serviles dans leur pense comme dans leur action, d'un niveau assez faible
donc, acquirent enfin une culture critique, une vraie pense, et ne soient
par exemple plus limits par leur croyance nave dans leurs propres
mensonges. Si le mouvement social en France est oblig de lutter  ce point
contre cette bureaucratie, ce n'est pas seulement parce qu'elle existe,
c'est aussi parce qu'elle est con. Et elle est con parce qu'elle est mal
forme. Le niveau baisse, dans la bureaucratie, alors qu'il monte dans
l'ensemble des travailleurs. C'est un objectif de lutte valable pour les
enseignants, non seulement de continuer  monter le niveau de la force de
travail des travailleurs, mais aussi de redresser srieusement celui de la
bureaucratie, en lui fournissant  elle aussi les moyens d'une pense
informe, autonome et critique.

Jean-Yves Bourdin
Professeur de philosophie
93700 - Drancy
France

jybourdi at pratique.fr




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